Amay-Ombret Le pont romain

La Meuse et la voie romaine Metz-Tongres

Au début de notre ère, la physionomie du cours naturel de la Meuse était évidemment différente de son aspect actuel. Elle devait être assez proche de celle du milieu du XIXe siècle, avant les travaux entrepris pour la régularisation du fleuve. Entre Amay et Ombret plus particulièrement, outre la présence d’un gué, le cours du fleuve était divisé en plusieurs bras par des îlots et des bancs de gravier. Un chenal, seul navigable lors des étiages, longeait la rive gauche. La Meuse offrait une largeur d’environ 180 mètres.

Cours naturel de la Meuse à Amay (gué, îlots et bancs de gravier).
Extrait de la Carte de Ferraris (1778).

La voie romaine Metz-Arlon-Tongres qui reliait deux chefs-lieux de cités (Divodurum et Atuatuca Tungrorum) franchissait la Meuse à Amay. Ce croisement de la route et du fleuve, lieu de haute valeur économique, y favorisa le développement d’une bourgade romaine sur les deux rives de la Meuse.

Tracé de la voie romaine Metz-Tongres à Amay
(vestiges de la bourgade et du pont romains) (© CAHC)

La bourgade romaine d’Amay/Ombret

Entre 1960 et 2000 l’agglomération romaine d’Amay/Ombret a fait l’objet de fouilles systématiques organisées par le Cercle archéologique Hesbaye-Condroz. L’habitat était disposé le long de la voie romaine sous la forme de constructions allongées souvent munies d’une cave. Quelques ruelles perpendiculaires menaient à des bâtiments en retrait. Des édifices de stockage (entrepôts) et des zones d’artisanat ont aussi été retrouvés, notamment des fours de potiers et des ateliers de métallurgie (forges). Enfin, une installation de bains publics a été mise au jour sur la rive droite.

L’agglomération romaine d’Amay/Ombret n’a vraiment pris son essor qu’au IIe siècle de notre ère. Elle a subi des destructions importantes à l’époque des invasions de la seconde moitié du IIIe siècle. L’occupation du site, sans doute plus précaire, s’est néanmoins poursuivie durant le IVe siècle, comme en témoigne le matériel céramique et numismatique retrouvé au cours des fouilles.

Découverte du pont romain d’Amay

Concernant le franchissement de la Meuse, les fouilles de l’agglomération romaine n’ont montré aucun aménagement particulier pour accéder au gué. Tout indique au contraire que dès la conception de l’infrastructure routière, le franchissement du fleuve a été envisagé au moyen d’un pont.

Méthode de dragage utilisée en 1992
sur le site du pont romain.

Au fil des siècles, les travaux d’aménagements des rives de la Meuse, les dragages du lit du fleuve et les reconstructions successives des ponts modernes ont amené la mise au jour de nombreux éléments du pont romain. Toutefois, ces découvertes souvent anciennes ont rarement été signalées. Seules les données les plus récentes restent aujourd’hui disponibles. Elles sont issues de la surveillance de travaux routiers importants effectués sur la rive droite du fleuve en 1985-1986 et du suivi des dragages du lit de la Meuse en 1992 (effectués à l’aide d’une pelle mécanique embarquée sur une barge). Le type de vestiges découverts (pilots, poutres, sabots métalliques) mais surtout leur agencement sont caractéristiques : les vestiges retrouvés, tant sur les berges que dans le lit du fleuve, sont alignés sur un axe perpendiculaire au fleuve, à une trentaine de mètres en aval du pont actuel. Ils sont répartis à l’intérieur d’une bande étroite ne dépassant guère 20 mètres de largeur. En outre ces vestiges se regroupent à l’intérieur de surfaces relativement limitées séparées par des espaces vides, ce qui suggère l’emplacement de piles d’un pont et non de structures d’aménagement des berges ou de vestiges d’appontements.

En 1995 une exploration du lit de la Meuse au sonar s’est avérée peu contributive. Aussi, entre 1995 et 1999, le Cercle archéologique Hesbaye-Condroz s’est associé au Centre de Recherches Archéologique Fluviales en étroite collaboration avec la Direction de l’Archéologie de Liège (SPW), pour organiser plusieurs campagnes de prospections subaquatiques. Malgré des conditions difficiles (très faible visibilité sous l’eau, trafic fluvial, etc.), elles ont permis de localiser l’emplacement exact du pont romain, d’en retrouver des structures de fondation encore en place et de les topographier. L’ensemble des informations recueillies permet de proposer une reconstitution de l’implantation du pont romain sur un minimum de sept piles.

Reconstitution de l’implantation du pont romain sur la Meuse à Amay. 1 : pont actuel (1950) ;
2 : pont de 1872 ; 3 : ancienne île disparue en 1950 ; 4 : ancienne rive (1872) ; P1, P2, PO : vestiges de piles du pont romain (© CAHC).

Datation du pont romain d’Amay

Les données chronologiques objectives sont issues des datations effectuées sur du matériel archéologique appartenant exclusivement aux fondations du pont. Si le nombre d’échantillons datés reste modeste pour une construction de l’importance d’un pont, l’ensemble du matériel pris en compte paraît néanmoins très homogène : tous les éléments analysés se sont avérés romains et ne sont pas parasités par des vestiges d’autres périodes.

Les datations dendrochronologiques (Laboratoire de Dendrochronologie de l’Université de Liège, P. Hoffsummer) et radiocarbones (Researh Laboratory for Archeology and History of Art, University of Oxford) obtenues sur le matériel d’Amay peuvent se répartir en deux groupes principaux correspondants à la construction d’au moins deux ponts successifs. Le chevauchement de leurs vestiges indique cependant que l’on a conservé le même axe d’implantation pour les deux phases.

Un premier groupe rassemble les dates les plus anciennes, contemporaines d’un premier pont en bois construit à l’époque augustéenne, durant les deux dernières décennies du 1er siècle avant J.-C. Ceci permet d’attribuer une chronologie haute à la construction de la voie romaine Metz-Tongres tributaire du pont. C’est un apport important issu de l’étude du pont d’Amay : la construction de la voie et celle du pont s’intègrent dans le programme politique d’Auguste qui, à cette époque, met en place le réseau routier reliant les chefs-lieux de cités du Nord de la Gaule.

Un second groupe de datations correspond à une reconstruction de l’ouvrage d’art sur des fondations de pieux munis de sabots métalliques. Elle se situe sans doute un peu avant le milieu du 1er siècle après J.-C.

Trois datations plus récentes (fin du 1er siècle et milieu du 2ème siècle après J.-C.) sont vraisemblablement en relation avec des transformations ou des reconstructions partielles. On notera enfin l’absence de matériaux de construction du Bas-Empire.

Typologie du pont romain d’Amay

Les vestiges récupérés dans le lit de la Meuse à Amay permettent de proposer une esquisse typologique pour les ponts qui s’y sont succédés.

Reconstitution d’une pile de pont en bois,
formée de trois palées de pilots
(d’après Günther 1940, modifié).

Le pont augustéen était probablement entièrement construit en bois. Il était soutenu par des palées de pilots taillés en pointe et parfois munis de sabots métalliques. Ces palées pouvaient être simples ou multiples. L’ouvrage différait donc du modèle de pont militaire temporaire décrit par César lors de ses campanes outre Rhin.

Reconstitution d’une pile en pierre sur fondation en bois (d’après Macaulay 1983, modifié).

Ce premier pont fut remplacé par une construction dont les piles sont fondées sur de larges radiers de pieux verticaux dont les pointes étaient le plus souvent protégées par des sabots métalliques de deux types : pyramidaux ou triangulaires. Ce pilotis était coiffé d’un plancher (patelage) qui devait être maintenu sous eau pour en assurer la conservation. Sur ce plancher on élevait une pile en pierre maçonnée qui assurait une meilleure résistance aux crues du fleuve et donc la pérennité du pont. Les piles supportaient un tablier en bois. Cette technique de construction a été couramment utilisée par les ingénieurs romains pour l’établissement des ponts dans le nord de la Gaule, notamment sur les fleuves importants dont le sous-sol rocheux, recouvert d’épaisses couches de gravier, était inaccessible. Ce type de pont à piles en pierre a particulièrement bien été étudié en Allemagne, à Trèves (Moselle) et à Cologne (Rhin) et au Pays-Bas, à Cuijk (Meuse).

 

Bibliographie

WITVROUW J. & GAVA G. (dir.) (2005 [2008]) - Le pont romain et le franchissement de la Meuse à Amay. Archéologie et Histoire. Amay, Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, 162 p. (Bulletin du Cercle archéologique Hesbaye-Condroz, XXIX).

 

Au fil de l'eau (© Cultura Europa)